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Le monde de Martine

 

Le « monde de Martine » n’est pas une description de la réalité, mais un type idéal : une manière simplifiée de penser les rapports entre science, technique, morale et société.

Au début du célébrissime film de Cédric Klapisch, L’auberge espagnole (2002), le personnage de Xavier, désespéré par les rouages d’une administration tentaculaire, fait cette tirade devenue culte :

Je ne sais pas pourquoi d’une façon générale le monde est devenu un tel bordel. Je ne sais pas si c’était obligatoire que le monde devienne ça. Tout est compliqué, mal foutu, pas rangé. Avant, il y avait des champs avec des vaches, des poules. Tout était beaucoup plus simple, j’imagine. Avant, on avait un rapport direct aux choses. Dans le monde de Martine, on avait des animaux, on bouffait ce qu’on faisait pousser, on se construisait ses vêtements, sa maison. À la ferme, la vie était simple pour Martine. Quelquefois, je me demande pourquoi on a quitté le monde de Martine.

Dans le monde de Martine, il y a des comptines qui reviennent toujours, comme des ritournelles. Par exemple « la science s’occupe du ‘‘comment’’ et la religion du ‘‘pourquoi’’ ». Appliqué à la finance, cela donnerait « la science s’occupe du ‘‘comment’’ de l’échange’’ et la religion du ‘‘pourquoi’’ du partage.

→ Le monde de Martine est le monde du clivage entre monde rêvé et monde réel

Première croyance

Le monde est séparé entre les faits et les valeurs.

Dans le monde de Martine, l’éthique de la finance est simple. Pour rester dans le ton du dialogue : « la finance, c’est simple, c’est comme un outil, comme un marteau. Le marteau, si on plante un clou avec, c’est bien, si on tape sur son voisin, c’est mal. La finance, c’est pareil. Si on l’utilise bien, c’est bien, si on l’utilise mal, c’est mal ». Dans le monde de Martine, pour bien utiliser la finance, c’est simple, il suffit de flécher la finance vers le bien : le bien commun, l’écologisation de l’économie, l’humanisme et les valeurs humaines. Si la religion est mobilisée, les valeurs seront religieuses, issues du christianisme, de l’Islam, du Judaïsme, etc. Avec cette orientation, tout sera enfin rectifié. Adieu la financiarisation, adieu l’augmentation des inégalités, adieu les destructions environnementales et écologiques ! Comme tout est beau dans le monde de Martine !

→ Le monde de Martine est le monde de la neutralité éthique des dispositifs sociotechniques

Deuxième croyance

Les outils sont moralement neutres.

Qu’est-ce que ne marche pas pour la finance dans le monde de Martine ? C’est que la finance n’est pas juste un outil (au service du bien ou du mal), c’est davantage un gant de jeu vidéo. Quand on met le gant, on entre dans le jeu conçu par les concepteurs des modèles. On croit que l’outil est éthiquement neutre, c’est tout le contraire. La neutralité éthique des modèles de la finance est une illusion du monde de Martine. Les modèles « parlent » et ce qu’ils « disent » advient. Flécher la finance vers un « bien » sans avoir examiné ce que « disent » les modèles produit dans le meilleur des cas une incertitude morale, dans le pire des cas un renforcement du problème. Ainsi ne voir la finance que comme un outil peut contribuer à aggraver le problème de la financiarisation.

Le monde de Martine suppose que la technique est moralement silencieuse. C’est exactement inverse : les modèles parlent. Ils prescrivent des manières de voir, de mesurer et d’agir, et contribuent ainsi à faire advenir le monde qu’ils décrivent.

→ Le monde de Martine est le monde de la seule responsabilité individuelle et non institutionnelle

Troisième croyance

Seuls les individus sont moralement responsables.

Dans le monde de Martine, lorsqu’une catastrophe financière survient, il suffit de chercher les coupables. Le trader a pris trop de risques, le dirigeant a été cupide. Une fois les responsables désignés, le problème est résolu. Il suffirait alors de remplacer les mauvaises personnes par de meilleures.

Comme tout est simple dans le monde de Martine ! Qu’est-ce qui ne marche pas ? C’est que les décisions individuelles prennent place dans des dispositifs qui orientent déjà les comportements. Les modèles financiers, les normes comptables, les exigences prudentielles, les systèmes de rémunération, les indicateurs de performance ou les algorithmes ne se contentent pas d’accompagner les décisions : ils contribuent à les produire. La responsabilité morale ne disparaît évidemment pas, mais elle ne peut plus être pensée uniquement à l’échelle des individus. Elle est aussi institutionnelle et sociotechnique.

Quatrième croyance

Les décideurs sont des esprits sans corps.

Dans le monde de Martine, décider consiste à comparer des avantages et des inconvénients, à calculer des probabilités et à choisir rationnellement la meilleure solution. Le corps ne joue aucun rôle : il transporte simplement le cerveau jusqu’au bureau ou devant son écran.

Comme tout est simple dans le monde de Martine !

Qu’est-ce qui ne marche pas ? C’est que les décisions ne sont jamais prises par des cerveaux désincarnés. Elles sont prises par des êtres humains dont la perception, les émotions, les gestes, les habitudes, la mémoire corporelle, l’expérience sensible et l’engagement physique dans une situation participent de la décision elle-même. En oubliant le corps, la théorie financière oublie une partie de son objet. Le tournant corporel consisterait précisément à réintroduire le décideur réel dans la théorie de la décision.

Du point de vue des disciplines scientifiques :

  • Le premier point concerne la philosophie (faits/valeurs).
  • Le deuxième concerne les modèles (technique et probabilités).
  • Le troisième concerne les institutions (la responsabilité).
  • Le quatrième concerne l’anthropologie (le sujet qui décide)

Ces quatre aspects peuvent être vus comme les quatre dimensions de mon travail de recherche ces dernières années.

Tout ceci est développé dans mon interview sur KTO radio « Conversations économiques » avec Guillaume de Prémare.

Christian Walter
Christian Walter
Actuaire agrégé, chercheur en philosophie et sciences sociales, spécialiste des représentations du hasard en finance et dans les modèles de… Lire la suite

OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Christian Walter (12 novembre 2024). Le monde de Martine. EpistemoFinance. Consulté le 16 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/12nue


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